Reportage

Lisa Castelly

28 mars 2017­


Deuxième épisode de nos revues des troupes, à la rencontre des militants locaux de l'élection présidentielle. Cette fois-ci, nous avons suivi des membres de la France insoumise, le mouvement représenté par Jean-Luc Mélenchon, lors de leur rassemblement hebdomadaire. Chaque samedi midi, les membres du groupe du cours Julien se réunissent dans un bar près de la Plaine.

« Je n’ai jamais connu une telle ferveur, un tel enthousiasme ! » Non, le propos ne vient pas d’un macroniste, mais bien d’une pro-Mélenchon convaincue. Evelyne Levasseur est une des premières arrivées au point de rendez-vous hebdomadaire de la France insoumise, dans un bar à deux pas de la Plaine. Elle a le profil qu’on pourrait attendre dans ce mouvement représenté par Jean-Luc Mélenchon : prof retraitée et comédienne, fille de « prolos », ex-trotskiste « comme Mélenchon », née en 1951 « comme Mélenchon ». 

Pourtant, assure-t-elle, c’est la première fois depuis les années 80 qu’elle se donne à fond dans une campagne. Pour elle, le mot « gauche » a perdu de son sens, elle préfère aujourd’hui « initiative citoyenne et populaire ». « C’est une nouvelle façon de faire de la politique, poursuit-elle, habitée. La France insoumise ce n’est pas un parti, il y a une vraie liberté de parole. J’y trouve de la chaleur humaine, et beaucoup de jeunes ! » 

Des jeunes, c’est vrai qu’il y en a, et en majorité, dans la poignée de militants qui arrivent progressivement en cette journée pluvieuse. Le groupe passera de six à huit, pour atteindre une douzaine. Il est l’un des 67 « groupes d’appui » de la France insoumise à Marseille, un des 18 répertoriés dans la 4e circonscription. Un groupe d’appui compte en théorie une douzaine de membres. Au programme du jour, la revue d’actu et un point sur le concept du « porteur de parole » qui va être mis en place dans l’après-midi à la Belle de Mai. Accroché à son téléphone, Gérald Souchet bat le rappel des militants.


DE NUIT DEBOUT À LA FRANCE INSOUMISE

Figure du mouvement Nuit debout à Marseille au printemps 2016, ce professeur de sciences économiques et sociales sera le candidat des « Insoumis » aux législatives dans la 4e circonscription, celle aujourd’hui tenue par le socialiste Patrick Mennucci et qui englobe les 1er, 2e et 3e arrondissements ainsi qu’une partie du 6e. Il s’est investi en parallèle dans Nuit debout et dans la France insoumise car, explique-t-il, chaque mouvement à son « angle » particulier, sans que l’un ne soit forcément le débouché de l’autre. Il est par ailleurs syndicaliste au SNES, adhérent au parti de gauche après avoir été compagnon de route de différents courants alternatifs et libertaires depuis sa jeunesse.

Dans la salle, son directeur de campagne Lucas Trottman, 24 ans, prépare la diffusion d’une vidéo. Militant seulement depuis septembre, il s’est rapproché de la France insoumise après les dernières manifestations contre la loi Travail, sans jamais s’être engagé en politique auparavant pour cause « d’écœurement » et de « défiance ». Et pourtant, il n’est pas sans bagage : aujourd’hui en reconversion vers la psychologie, il est diplômé de Science-Po Paris en administration publique. « Vu le contexte politique, je n’avais pas envie de me mettre au services des politiques actuels, j’avais le sentiment qu’il n’y avait pas de solutions politiques ». Mais ça c’était avant qu’il ne s’intéresse à « la réflexion programmatique » de Mélenchon, lancée dès février 2016, une démarche qui a achevé de le convaincre.


MÉLENCHON SUR ÉCRAN PLASMA

Le petit groupe se rassemble finalement autour de l’écran plat suspendu dans un coin du bar pour la « revue d’actu ». Mais attention, là où l’on pourrait s’attendre à un débat houleux, c’est en fait la vidéo de la revue d’actualité faite par Jean-Luc Mélenchon chaque semaine qui est diffusée dans un silence religieux. L’audience est captivée par le leader charismatique, qui, confortablement installé dans un canapé, donne son point de vue sur trois sujets plutôt détachés de la campagne : les morts de la rue, le réchauffement climatique et l’appel des solidarités lancé par Nicolas Hulot. Bien que le mouvement joue à fond la carte de l’action citoyenne partie de la base et hors des appareils, la figure de Jean-Luc Mélenchon, dont le visage ou le nom sont sur tous les visuels de campagne, reste centrale.

En aparté, David, Allaudien de 37 ans, le reconnaît : le personnage de Mélenchon a quelque chose de clivant. « Parmi les gens avec qui je parle, certains l’aiment pour ses idées, parce qu’il est proche des gens. D’autres n’aiment pas sa parole. Il est indigné, en colère, comme moi au fond ! » Ce veilleur de nuit dans un foyer pour jeunes n’avait jamais milité non plus. Après avoir voté Mélenchon en 2012, il s’est abstenu à chaque scrutin, persuadé « qu’il ne se représenterait pas en 2017 ».

Le retour du tribun sur le devant de la scène l’a convaincu d’intégrer le mouvement il y a quelques mois, en même temps qu’il s’investissait dans la Nuit debout marseillaise. Il est particulièrement actif sur les réseaux sociaux. Mais il précise bien aux nouveaux venus qu’un militant « n’est pas l’avocat de Mélenchon. Si on vous parle de ce qu’il dit sur le voile, sur la Syrie, ce sont ses positions personnelles, vous n’avez pas forcément à les défendre. » Gérald Souchet va aussi dans ce sens. À la rencontre des électeurs, explique-t-il, « on a le droit d’être très enthousiaste sur le fait que Jean-Luc est génial, ou alors on peut juste être enthousiaste parce qu’on est en train de parler avec des gens ».


« LES GENS ONT ENVIE DE PARLER »

Échanger avec les citoyens, c’est justement l’enjeu de la deuxième partie de la rencontre. Prévue en début de matinée mais annulée pour cause de pluie, l’initiation au « porteur de parole » se fera en accéléré. Venu de l’éducation populaire, ce dispositif vise à créer un échange informel avec des passants dans un espace public déterminé. Munis de panneaux sur lesquels sont inscrits des interrogations, les militants invitent les passants à donner leur point de vue. « Pour toi, c’est quoi l’urgence ? », « C’était quand la dernière fois que vous vous êtes sentis trahis ? » ou encore « Qu’est-ce qui vous met en colère ? » sont les phrases que le groupe utilise en ce moment. « Vous allez vous apercevoir à quel point les gens ont envie de parler », promet Gérald Souchet à deux participantes venues exprès de Gardanne pour mieux comprendre le principe du porteur de parole. La mise en pratique se fera dans l’après-midi à la Belle de Mai.

Le groupe d’appui du cours Julien essaye d’innover dans les façons d’échanger. Ce n’est probablement pas le cas de tous les groupes d’Insoumis. « Cette dimension d’éducation populaire est un peu variable. Je l’ai transmise autour de moi, après, il y a des groupes d’appui plus à l’ancienne, d’autre pas très vivants », concède le professeur de SES qui a reçu des messages de l’autre bout de la France pour reprendre le concept.

« C’est quand même plus efficace que de dire « Votez Mélenchon », témoigne David qui en est à trois ou quatre mises en pratiques du porteur de parole. Mon constat c’est que les gens sont en colère, à cause de la misère, de la précarité, du chômage… Beaucoup sont d’accord avec ce que nous proposons, mais ils sont écœurés. » L’idée est donc d’avoir « un échange le plus normal possible » avec ces passants, qu’ils soient favorables au candidat ou à un autre. « Et en parlant, on peut les emmener vers une chose qui est dans le programme, conseille Evelyne Levasseur aux autres. Je ne connais pas le programme par cœur mais ce n’est pas grave. Ce qui est important c’est de leur dire qu’ils peuvent faire quelque chose ».


« LA CAMPAGNE VA SE RECENTRER AUTOUR DE LA PERSONNALITÉ »

Lancée à l’échelle nationale il y a un an, la démarche participative a trouvé de fervents défenseurs dans ce groupe d’appui. À quelques semaines de l’échéance présidentielle, le travail de base, de « remise en mouvement de la société » risque cependant de passer au second plan. Dimanche 9 avril, Jean-Luc Mélenchon tiendra un meeting de la dernière ligne droite à Marseille. « Forcément là ça va s’accélérer, reconnaît Gérald Souchet. La campagne va se recentrer autour de la personnalité, être plus classique, mais notre énergie va perdurer et sera là pour d’autres moments. »

Pour l’heure, la campagne se poursuit avec de petits moyens. Là aussi c’est participatif : les frais de campagne sont avancés par les militants. Contrairement au Front de gauche de 2012, la France insoumise ne dispose pas du soutien inconditionnel du parti communiste et de sa logistique. « Nous allons faire notre chemin à nous », plaide Gérald Souchet.


Lisa Castelly

Marsactu 28 mars 2017

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Revue des troupes

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